La première partie de la chronique de Claude Ricard est disponible ci-dessous :

LE PÉTROLE, « OR NOIR » OU « MERDE DU DIABLE » ? – 1/2

IV : la fin du pétrole facile

De 1973 à 2019, la consommation mondiale de pétrole double, de 48 millions de barils par jour à 100 millions, soit 5 milliards de tonnes par an. Vous avez bien lu : 5 suivi de 9 zéros. Mais cette croissance (plus lente que celle des « Trente Glorieuses ») se fait dans des conditions plus difficiles :

  • les majors ont perdu leur hégémonie face à des indépendants américains, à des francs-tireurs européens qui troublent le jeu : la Compagnie Française des Pétroles ou l’ENI italienne,
  • les Etats producteurs créent l’OPEP pour exercer un contrôle sur les prix et nationalisent leurs gisements,
  • les découvertes de gisements culminent dans les années soixante.

En 1971, la production américaine amorce son déclin, comme Hubbert l’avait prévu.
Les prix du pétrole deviennent erratiques : chocs pétroliers de 1973 et de 1978, suivi d’un contre-choc en 1985, jusqu’à la crise de 2020.

L’opinion publique attribue la responsabilité des chocs pétroliers à l’OPEP qui a menacé de cesser ses exportations dans le contexte tendu de la guerre du Kippour (1973). En fait, le déclin de la production américaine joue ici un rôle décisif. La hausse des prix bénéficie aux firmes car elle permet de mettre en exploitation des gisements dont les prix de revient sont plus élevés en raison des conditions naturelles difficiles : Alaska, mer du nord (qui atteint son pic en 1999).

V : la  » merde du diable  » 

En créant l’OPEP en 1960 avec son homologue saoudien, Juan Perez Alfonso pensait valoriser la principale richesse du Venezuela en faisant monter le cours du baril, dans l’espoir sans doute que l’afflux d’argent permettrait un développement de son pays. Quelques années après le premier choc pétrolier, il comprend qu’au contraire, le pétrole précipite son pays dans la misère, prophétie hélas réalisée aujourd’hui.

Une malédiction frappe ces pays qui ne vivent guère que de l’exportation d’une ou deux matières premières dont les cours fluctuent en permanence (Algérie, Angola, Iran ). L’afflux des dollars du pétrole décourage les économies locales car il est plus facile d’importer que de produire. Les dépenses somptuaires ou d’armement, la corruption des élites qui placent l’argent volé dans des paradis fiscaux, la croissance des inégalités, une population assistée… aboutissent rapidement à une situation sans espoir.

A contrario, les pays qui ont connu un réel développement (Corée du Sud, Taiwan…) sont dépourvus de matières premières.

La richesse ostentatoire des pays du Golfe ne doit pas faire illusion, leur avenir est compromis également, surtout compte tenu des tensions géopolitiques que le pétrole a créées : deux guerres du pétrole en quelques années, lancées par des dirigeants américains dont les liens avec l’industrie pétrolière sont connus (les Bush, Donald Rumsfeld, Dick Cheney). Chacun en connaît les conséquences, sur l’Irak en particulier.

M. Auzanneau consacre également des pages cinglantes à la politique française dans les pays d’Afrique producteurs de pétrole (Congo, Gabon, Nigéria lors de la sécession du Biafra à la fin des années soixante).

Dans les pays, souvent non producteurs, qui ont le plus profité du pétrole, on commence à voir les effets négatifs : pollution, dégradation des paysages, désindustrialisation et crises sociales liées à la mondialisation, celle-ci étant elle-même dépendante d’un pétrole bon marché.

VI : la fin du pétrole… 

… ne se produira pas. La preuve : la production est repartie aux Etats-Unis, grâce aux pétroles de « schiste » (en fait de « roche-mère » précise M Auzanneau.)

Hubbert se serait-il trompé ?

La révolution des pétroles non conventionnels depuis 2010 a surpris tout le monde, les Etats-Unis, a t-on pu lire, allaient devenir exportateurs nets.

Peut-être, mais :

  • le déclin de la production des pétroles conventionnels se poursuit,
  • les pétroles de roche-mère ne concernent pour l’instant que les Etats-Unis,
  • les firmes qui exploitent les pétroles non conventionnels ont-elles jamais gagné de l’argent ? Elles sont, dit-on, couvertes de dettes, et la crise de 2020 risque de poser de gros problèmes à ces firmes, et aux banques qui les soutiennent,
  • la pollution et l’impact paysager de ces activités sont considérables, mais ce n’est pas le problème des producteurs.

Hubbert, on l’a vu, a posé le problème de l’épuisement de la ressource. D’autres scientifiques poursuivent une réflexion sur ce thème, comme Nicolas Georgescu Roegen : américain d’origine roumaine, mathématicien passionné de physique et économiste (il a suivi les cours d’un des plus grands économistes du XX°s. : Schumpeter), il publie un article en 1971 dans lequel il utilise la thermodynamique et la notion d’entropie pour montrer que la consommation (plutôt consumation) de matières premières est une destruction irréversible, le passage d’un ordre au désordre. Ainsi, chaque tonne de pétrole permet par exemple d’actionner un moteur, mais inévitablement sa combustion dégage aussi une énergie inutile sous forme de chaleur. Ce pétrole est détruit à jamais. Vu sous cette angle, la production de pétrole ne crée pas de richesse, elle en détruit.

Reste-t–il du pétrole ?

La notion de réserve est assez élastique : elle varie en fonction du prix du brut, qui permet ou non d’exploiter des gisements difficiles. Les chiffres donnés sont sujets à caution : la Shell a gonflé le montant de ses réserves car ça faisait monter le cours de l’action. Les membres de l’OPEP ont intérêt à faire de même pour obtenir de plus gros quotas quand le cartel décide de limiter sa production, comme c’est le cas en ce moment (printemps 2020).

Oui, on peut encore exploiter (à quel prix ?) des ressources telles que les pétroles lourds du bassin de l’Orénoque (Venezuela), les pétroles de roche-mère, les pétroles extrêmes, qui, exploités off shore à de très grandes profondeurs, nous ont déjà valu la plus grande marée noire de tous les temps, celle de la plateforme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique.

Et partout, le retour sur investissement énergétique se dégrade : il fallait un baril de pétrole pour en produire cent en 1950 en Arabie, il en faut 15 aujourd’hui, et il faut un baril pour en produire 2 ou 3 dans les sables bitumineux de l’Alberta. On arrive ici au rendement de l’éolien ou du photovoltaïque.

Il reste donc du pétrole, largement assez hélas pour activer encore le réchauffement climatique. Mieux vaudrait le laisser dans le sous sol, nous disent les climatologues.

Mais pas les producteurs, firmes et pays, qui n’hésiteront pas à l’exploiter jusqu’au bout.

Le pourront–ils ?

La crise de 2008 a correspondu à une forte hausse des prix du brut : y a t-il là une limite à la croissance et donc à la consommation d’énergie fossile ?

D’autres circonstances peuvent la freiner : pandémie comme nous le voyons en 2020, ou autres (guerre, catastrophe climatique…).

Ces régulations par la catastrophe ne sont pas souhaitables. Serons-nous alors capables de nous désintoxiquer du pétrole, avant de sombrer totalement dans l’excrément du diable ? La question se pose très sérieusement de savoir si nous aurions atteint un pic de consommation : la transition serait-elle amorcée ?

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